Puissance et vulnérabilité

Il y a quelques années j’avais découvert une expérience artistique qui m’avait fortement interpellé et que je me suis remémorée il y a quelques semaines en travaillant avec les chevaux et en discutant avec mon professeur sur les relations entre art et science.

En 2010 le duo d’artistes français Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin, œuvrant sous le nom Art Orienté Objet, ont réalisé une performance unique et déroutante intitulée May the Horse live in me (Que le cheval vive en moi) à la galerie Kapelica à Ljubljana en Slovénie. Au cours de cette performance, Benoît Mangin injecte à Marion Laval-Jeantet du sang de cheval. Cette opération a été préparée pendant plus de trois ans en collaborations avec chercheurs et laboratoires afin d’écarter tout risque.

Au-delà de la performance technique biologique réalisée c’est toute la question du fantasme de l’hybridité faisant apparaître les différences, dissemblances homme-animal qui est ici questionnée. Le choix du cheval ne s’est pas imposé tout de suite, félins, cervidés et même primates ont été évoqués puis rejetés pour diverses raisons (notamment éthiques).

© AOo, picture by Miha Fras

Les expositions qui suivirent cette performance présentaient les objets créés en phase préparatoire de cette action tels que des prothèses imitant l’animal, des gouttes de sang lyophilisées de ce moment d’hybridation et présentées dans des boîtes métalliques tels des reliquaires, du sang de centaure véritable!

© AOo, 2007, Felinanthropy

Pour l’artiste transfusée c’est aussi lors de cette performance la recherche d’effets particuliers relatifs à l’expérience d’accueillir un sang d’une autre espèce dans son corps. Le parallèle avec l’expérience de prises de substances psychotrope est flagrant, il y a un effet désiré, celui qui prouve à la conscience qu’elle accède à une autre dimension. Cela rappelle également les pratiques de sacrifices communes à différentes sociétés afin de se nourrir de la chair ou du sang d’un animal ou de se parer de ses attributs (peau, plumes, griffes, cornes…) et ainsi de bénéficier des pouvoirs attribués à l’animal.

Ainsi avec les injections préparatoires elle fait déjà l’expérience d’insomnies inhabituelles. Puis elle rapporte que « l’effet inattendu c’est celui de la jonction de tous ces effets ensemble, qui fait qu’on ressent une hyperactivité, possiblement thyroïdienne. On est très très nerveux, au sens d’un métabolisme accru, d’une impression de puissance, avec en même temps  une émotivité très supérieure en raison d’une stimulation des glandes surrénales, de l’hypophyse, qui fait qu’on est très inquiet et très émotif. Cette contradiction apparente entre une puissance physique et une fragilité psychologique m’a semblé très intéressante, parce qu’en opposition avec la structure psychologique de l’homme où, en général, on a un sentiment soit de puissance, soit de fragilité, mais rarement les deux en même temps. Ce genre de phénomènes contradictoires, qui sont peut-être inhérents à l’essence chevaline – on ne sait pas – constituent une impression tout à fait étonnante, parce qu’elle est très clairement évocatrice d’une altérité. C’est comme si j’avais momentanément vécu une altérité ».

Pour qui côtoie régulièrement les chevaux cette description n’est pas surprenante et c’est même certainement ce qui fait que l’homme admire autant le cheval et cherche à faire corps avec lui. Faire corps, mais aussi esprit et âme avec le cheval peut se réaliser par différents biais. Si cette sensation peut apparaître en étant sur le dos d’un cheval elle peut également surgir à pied en face à face avec le cheval. Ainsi il y a quelques semaines, alors que je m’initie actuellement au travail du cheval en « liberté » je fais ma première expérience de demander au cheval de se cabrer devant moi (non sans appréhension). A ce moment c’est exactement ces deux sentiments de vulnérabilité et de puissance que j’ai ressenti d’une manière toute nouvelle. N’étant pas encore très à l’aise dans cet exercice qui demande une bonne connaissance du cheval que l’on a face à soi c’est bien entendu le sentiment de vulnérabilité qui prédominait!

Cette expérience prouve une fois de plus que c’est par la jonction des opposés que l’art fait sens et que l’homme élève son âme au-delà d’une dimension terrestre. L’animal accepte et vit ses dualités alors que l’homme cherche à les combattre.

 

 

Performance à la galerie Kapelica :

Conférence de Benoît Mangin sur May the Horse live in me :

sources :

http://aoo.free.fr

debelleschoses.com

www.rurart.org

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